Vote à l’ONU, le 23/12/2016, pour une négociation en vue de l’interdiction des armes nucléaires

 

27/12/2016
 

Un pas en avant vers le désarmement nucléaire.

Vendredi soir 23 décembre 2016 à New York, à deux jours de Noël et malgré l’heure tardive, l’Assemblée générale de l’ONU a adopté en séance plénière, par une majorité de 113 voix pour contre 35, avec 13 abstentions, la résolution L41, déjà adoptée en commission du désarmement le 27 octobre dernier.

Cette résolution “sur l’avancement du désarmement nucléaire multilatéral” convoque à New York, en 2017, “une conférence des Nations Unies chargée de négocier un instrument juridiquement contraignant d’interdiction des armes nucléaires, conduisant à leur élimination totale”.

 

La conférence se tiendra “du 27 au 31 mars et du 15 juin au 7 juillet 2017, avec la participation et la contribution d’organisations internationales et de représentants de la société civile”.

Le 27 octobre, la résolution L41 avait recueilli au sein de la 1e Commission de l’ONU, qui s’occupe du désarmement, 123 voix pour contre 38, avec 16 abstentions. Sur les 9 Etats possédant des armes nucléaires, 5 avaient voté contre : les Etats-Unis, la Russie, la France, la Grande-Bretagne (tous quatre signataires du Traité sur la Non-Prolifération, dont l’article 6 leur fait obligation de négocier l’élimination complète de leurs armes nucléaires) et Israël, qui n’est pas partie au TNP. Trois s’étaient abstenus : la Chine (signataire du TNP), l’Inde et le Pakistan. Un avait voté pour : la Corée du Nord, qui est sortie du TNP après s’être procuré grâce à lui des armes nucléaires et est actuellement soumise pour cette raison à des sanctions internationales.

PSYCHANALYSE ET MENACE NUCLÉAIRE, illusions et réalité.

 

Par les Dr CASPANI-MOSCA et A.BEHAR

 

Cet article est issu de la lecture d’un texte de Madeleine CASPANI MOSCA sur le questionnement de la psychanalyse au sujet de l’arme nucléaire. Cette présentation n’est donc pas exhaustive et le texte originel, même en gestation, est beaucoup plus riche et novateur. Mais d’un commun accord entre les deux signataires, ils nous semblé utile pour nos lecteurs d’avoir cette version simplifiée pour nourrir notre discussion sur un sujet simple : Comment une majorité d’êtres humains peut elle accepter l’indicible, c’est à dire la destruction totale de l’autre ?

La menace nucléaire, qu’elle soit brandie ou subie, est d’abord une aventure humaine avant d’être une technologie. C’est donc aux tréfonds des humains qu’il faut chercher l’origine et les développements des armes nucléaires. Nous avons besoin de cette compréhension des mécanismes dans notre intime, enfoui aussi dans chacun d’entres nous, pour avoir une réponse efficace dans notre action pour l’éradication des armes atomiques. La psychanalyse devrait pouvoir nous y aider.

1-L’instrument premier de ces mécanismes intimes, est le cerveau

La neurophysiologie nous enseigne le modèle suivant : dans notre tête coexistent en réalité 3 cerveaux avec pour chacun une autonomie de fonction :

 

 

  • Le plus archaïque, le “reptilien“ qui dirige l’autoconservation, l’agression et toutes les réactions instantanées de défense, les rituels.

  • Le “limbique“ qui distingue l’agréable du désagréable, la protection de sa progéniture, les comportements festifs, la récompense.

  • Le “néocortex“ mère de l’invention et père de l’abstraction.

En quoi cette tripartition nous est utile pour comprendre la menace nucléaire ?

Parce qu’elle introduit une meilleure compréhension du rôle majeur de l’émotion dans le vécu de la menace globale atomique.

Parce qu’elle éclaire la question de l’inhibition du meurtre de nos congénères (réel ou phantasmé), cette inhibition étant particulièrement faible dans l’espèce humaine.

2- Le premier outil de compréhension proposé par la psychanalyse :

C’est le concept de “pulsion de mort“ (Thanatos) opposé à la pulsion de vie (Eros), étape décisive dans notre quête de sens pour la menace nucléaire. Car la pulsion de mort est duale avec :

Un premier aspect passif : C’est le rejet de tout ce qui est inquiétant, l’aspiration à la mort devenant l’espérance d’un repos définitif. En pratique, c’est la source du déni et de l’engourdissement de la pensée critique, si souvent rencontré dans notre action.

Le deuxième aspect est actif, avec un processus de destruction de soi et des autres. Pulsion de vie et de mort ont un lien dialectique fondamental, d’où l’aspect duale de chacune de ses manifestations : par exemple l’agressivité qui peut être positive pour la survie, ou au contraire aller vers la destructivité sans limite de nous ou des autres.

On peut vérifier l’importance de ce concept y compris dans notre biologie :

Il existe dans nos cellules un processus appelé “mort programmée“ et qui se déclenche après un signal venu du génome. La destruction interne de la cellule ne suffit pas, il faut aussi faire place nette c’est le rôle des cellules tueuses, pour accueillir dans l’espace libéré une jeune cellule (c’est l’APOPTOSE). Ce signal peut venir de l’extérieur porté par des protéines, la plus étudiée étant la P53. Prenons un exemple : la radioactivité : Quand elle pénètre dans nos cellules elle y dépose de l’énergie. Elle occasionne de ce fait des dégâts importants ou modérés et un signal de mort programmée différé qui sera effectif au moment de la division cellulaire. On sait aujourd’hui que ce signal peut être transmis à des cellules voisines qui n’ont reçu aucun rayonnement, c’est le « BYSTANDER EFFECT“ ou effet de proximité, il va être soit immédiatement efficace, soit enfoui dans la mémoire de ces cellules qui peuvent survivre et se multiplier sauf si un nouveau signal vient interrompre leur survie (c’est “l’instabilité génomique“).Cette survie dépend étroitement de l’environnement, le message biologique est simple ; Construction et destruction cellulaire sont inséparables ;

Il en est de même dans notre développement depuis la naissance où se met en place la constitution progressive du soi de notre être séparé du non soi (espace extérieur) en dialectique mais avec une note douloureuse et une angoisse majeure inhérente à cette séparation.

Quelles leçons peut-on retenir pour notre quête de vérité sur l’arme nucléaire ?

  • Il y a une articulation entre agressivité et violence, c’est la pulsion de mort

  • La violence peut être du côté de la vie, c’est un instinct de défense face au danger, un acte de survie et qui dépend du cerveau reptilien. Mais notre cerveau peut conduire aussi à une violence froide centrée sur soi et développer une puissance de destruction.

  • S’il s’agit du cerveau reptilien et non du néocortex, on peut comprendre que la rationalité et donc la civilisation ne permettent pas de supprimer cette violence, d’ordre émotionnelle. Mais la civilisation (et les progrès scientifiques) donne les moyens techniques pour amener cette violence à son terme, et donc joue un rôle dans les comportements : Pour notre siècle, les moyens barbares comme la torture, le viol, l’assassinat programmé (y compris par les drones) sont accompagnés dans une stratégie de guerre par les armes chimiques et biologiques jusqu’à l’arme nucléaire et donc jusqu’à la menace de disparition de l’espèce humaine.

3- Le terrorisme, une des clefs pour comprendre le passage entre violence personnelle et la violence nucléaire ultime.

Les thèses apocalyptiques sont une des motivations du terrorisme. L’exemple de la secte japonaise “AUM“ peut nous être utile pour comprendre. L’objectif premier du gourou de la secte (SHOKO ASAHARA) est la destruction de l’humanité. Pour se faire, il cherche par tous les moyens d’acquérir une bombe atomique, sans succès. Il se rabat alors sur l’arme chimique, utilisée par la secte dans le métro de Tokyo, et se fait prendre ensuite. Il y a là un résumé éclairant entre la pulsion de mort du gourou transmise à son groupe, l’utilisation d’un moyen moderne avec des méthodes primitives (barbares), et la recherche d’un moyen de destruction massive qui aurait dû être l’arme nucléaire.

Mais il faut aussi retenir une question centrale dans les leçons du terrorisme en particulier : Comment donner un sens et imaginer l’inimaginable d’une destruction totale ? Et comment la peur de la destruction aveugle peut-elle se transmettre de l’individu vers la collectivité humaine ?

Il faut pour cela se tourner vers le groupe d’individus adeptes de la terreur atomique :

4- Le nucléarisme, doctrine du “fan club de la bombe“, est basé sur une série d’illusions (au sens freudien).

Voici ce que dit FREUD: « Les illusions nous épargnent des sentiments pénibles… Vient un jour où elles se heurtent à la réalité ». QUELLES SONT CES ILLUSIONS ?

  • L’illusion sécuritaire : le besoin humain de protection doit être couvert par la “sécurité de l’État et donc de la nation“. Il se développe alors une addiction pour la démesure dans la fabrication des armes nucléaires (en quantité et qualité) entretenue par l’inquiétude de la surenchère des autres états atomiques

  • L’illusion de la dissuasion : D’une part, il faut être le plus fort, le plus prêt du pouvoir absolu de mort, et répondre ainsi aux compétiteurs en étant plus crédible, et d’autre part affirmer bien haut qu’il s’agit d’une arme de “non-emploi“ pour ne pas effrayer sa population.. jusqu’à cesser d’être crédible ! pas facile de dissimuler une telle contradiction.

  • L’illusion de “l’utilisation graduée“ pour résoudre cette contradiction : l’idée est d’agir en 2 temps, une première frappe limitée d’avertissement, et dans un deuxième temps une frappe stratégique censée anéantir l’adversaire (et en fait l’initiateur du conflit nucléaire avec). Cette doctrine se heurte aux faits, comme le montre les climatologues et l’IPPNW : C’est dès la première frappe limitée que les effets sur l’espèce humaine se font sentir via le changement climatique induit, avec la possibilité d’anéantissement d’un milliard d’humains par la famine.

5- Où se situe le gap entre la totalité des démarches autour de l’individu et le groupe ?

Il nous faut d’abord faire la synthèse des apports de la psychanalyse jusqu’à ce stade : L’existence des armes nucléaires et leur potentiel de destruction massive irréversible de notre espèce réveillent nos angoisses de notre enfance, mais mobilise de ce fait des moyens de défenses puissants comme le déni qui minimise le danger, et le désaveu qui permet de rendre les destructions bien réelles dues à la bombe en une simple abstraction et donc un blocage de nos émotions. C’est le rôle central de la pulsion de mort, qui est d’attaquer la pensée, de la rendre inopérante, au points d’en faire une “non pensée“ et donc de briser tout liens avec le cortex limbique donc avec toute émotion. Cela conduit à la “torpeur psychique“ qui explique le peu d’impact de nos explications rationnelles antinucléaires. FORNARI (1) va plus loin encore dans sa définition de la guerre actuelle qui allie barbarie élémentaire et destruction à distance sophistiquée, alliant dépression comme forme de survie avec le possible sacrifice du soi, et le désir de sauvegarder le soi pour assurer la survie par la destruction de “ l’ennemi“. Mais si l’on veut faire intervenir la transmission de ce “travail “où tout ce qui est mal et haïssable c’est l’ennemi, et tout ce qui est juste légitime et vertueux c’est nous, il faut obligatoirement comprendre le passage de l’individu au groupe.

6- De quel groupe s’agit-il en ce qui concerne la menace nucléaire, quelles sont les illusions groupales ?

Que nous apprend la psychanalyse sur le saut de l’individu vers le groupe ?

D’abord, elle décrit la famille immédiate comme le premier groupe existentiel. Puis, que tous les autres groupes qui va se former, est toujours plus que la somme des individus qui le composent. Si le point de départ logique de la constitution d’un groupe c’est la réunion d’individus pour coopérer selon leur capacité et leur compétence pour un objectif commun. Il va se mettre en route aussi, au delà des règles écrites, un processus inconscient porté principalement par l’émotion. Celui ci va tendre au choix d’un leader supposé porteur de la sécurité du groupe, et de qui on va peu à peu dépendre Ceci est encore plus vrai s’il s’agit d’un groupe constitué pour lutter contre un danger ou pour le fuir. Dans ce cas l’existence d’un leader est incontournable. Il s’installe alors une dynamique de groupe avec une communication non verbale puis la constitution d’un inconscient collectif qui devient dominant.

Cette vision de l’espèce humaine nous aide à comprendre les dérives sectaires, les mécaniques pratiques que d’aucun appelle l’introduction prioritaire des idées dans la société (par les groupes), mais est-ce pertinent pour comprendre le groupe des nucléaristes, leur soumission au chef, seul capable d’appuyer sur le bouton du feu nucléaire, quand on est ici dans la dimension d’une nation, ou même d’une coalition d’États ?

7- LA DERNIÈRE ÉTAPE DÉCISIVE : le grand groupe.

Si l’identité individuelle et l’identité du groupe sont entremêlées, peut on en dire autant s’il s’agit d’un “grand groupe“ ?

  • La première différence est : l’identification avec un sentiment d’appartenance partagé et un héritage commun réel ou fantasmé. Cet héritage peut être valorisant car glorieux ou traumatisant comme le souvenir d’un drame collectif devenu mythe.

  • La deuxième différence réside dans la transposition de la “régression“ : Dans le grand groupe il y a un mode narcissique/paranoïaque du clivage avec l’autre. Le leader est ici crucial car il peut accentuer cette régression, encourager la haine et la destructivité de l’autre, avec des moyens plus efficaces que ceux des petits gourous des groupes.

  • Reste un question : Comment le plus grand nombre d’individus peuvent ils adhérer jusqu'à l’absurde à cette déviation mortifère du grand groupe ? C’est le rôle de la 3ème différence appelée par le psychanalyste argentin BLEGER : “l’ambiguïté“. Celle-ci se caractérise par la minoration des conflits internes et une maximisation des caractères négatifs de l’autre à l’extérieur et finalement un renforcement de l’appartenance. Cela explique les comportements acritiques et le conformisme que nous connaissons bien dans notre action pour l’élimination des armes nucléaires.

De la régression à l’ambiguïté on débouche pour le grand groupe à l’aliénation : Le sentiment de honte, d’indignation et de culpabilité sont confisqués ou réduits au silence. A ce stade, les membres du grand groupe adhèrent par leur silence à cette acceptation inimaginable de l’indicible c’est-à-dire la destruction totale possible de l’autre. La menace nucléaire brandie par le leader s’infiltre ainsi dans les interstices de notre psychisme avec la promesse d’une sécurité d’état (nationale) contradictoire avec la sécurité humaine qui répond à l’aspiration d’une protection universelle pour toute l’humanité.

8- En quoi cet apport de la psychanalyse peut-il changer la donne dans notre action pour l’abolition de toutes les armes atomiques ?

La première leçon est d’ordre stratégique : Si pour comprendre les racines humaines de la menace nucléaire nous sommes partis de la tripartition du cerveau (comme de la biologie de nos cellules) vers l’individu, le groupe puis le grand groupe, notre stratégie, pour détricoter la situation actuelle, nécessite de parcourir le même chemin en sens inverse.

PAR OÙ COMMENCER ? Forcement par le grand groupe dans sa dimension internationale.

Agir dans cet espace c’est d’abord combattre pied-à-pied les illusions (y compris les nôtres), mais aussi contribuer à la résilience de nos frères engourdis par le déni. Nous devons donc nous appuyer prioritairement sur les réalités et nous méfier des abstractions ou projection apocalyptique vers l’avenir. Il nous faut avant tout un objectif concret et non fantasmé avec un succès possible. Cela nous a réussi dans le passé, par exemple dans notre combat pour l’arrêt définitif des essais nucléaires en 1995, cela peut réussir aujourd’hui pour la lutte du peuple britannique en faveur du non renouvellement des sous marins TRIDENT. Cet objectif peut parfaitement se situer à l’échelle du continent avec une mobilisation en soutien au peuple anglais.

Nous avons en commun la cible constituée par les conséquences humanitaires de la menace nucléaire. Si nous sommes cohérents avec le refus des illusions, alors ces conséquences doivent être actuelles comme la question des maladies radio induites des vétérans des essais nucléaires, ou des ouvriers du chantier naval de Brest ou enfin la population radio contaminée chronique autour de VALDUC.

Si l’on veut secouer la torpeur de notre peuple sur la question du danger nucléaire il nous faut constituer un “groupe de travail“ où chacun selon ses compétences et ses différences agit pour un objectif positif commun, pour la sécurité humaine antagonique à la sécurité atomique. Si on exclut par principe tout leader et donc tout gourou, nous sommes obligés de prendre l’option démocratique, l’obligation d’accepter des points de vue différents, la nécessité d’unifier les différentes associations concernées par un monde sans armes nucléaires sans en exclure aucune, en un mot rétablir le rôle majeur de notre néo cortex.

Enfin la compréhension de la pulsion de mort, nécessaire pour comprendre la menace nucléaire, doit aussi nous conduire à réfléchir sur notre propre comportement. Car nous avons aussi dans notre inconscient les mêmes pulsions de vie ou de mort. Nous avons nous aussi à privilégier la pulsion de vie, avec la restauration de l’esprit critique et le retour à la raison, en bâtissant un projet positif comme celui proposé par l’UNESCO: la sécurité humaine.

Dans ce cadre, l’objectif premier est la prise de conscience du danger nucléaire pour chacun de nous, à égalité avec l’autre, fut-il loin de nous dans d’autres continents.

“Nul homme ne peut, sur le plan psychologique, éviter de se sentir responsable devant la menace de la destruction par les armes nucléaires car tout homme possède pour ainsi dire à l’intérieur de lui-même la bombe H comme désir de contrôle sadique omnipotent sur son propre ennemi“ (1) FRANCO FORNARI, psychanalyse de la situation atomique, Ed GALLIMARD, 1969

 

Editorial d’Albert Camus dans Combat le 8 août 1945

 

Publié le 8 août 1945 dans le journal Combat, l’éditorial d’Albert Camus constitue une des seules protestations contre le bombardement d'Hiroshima.

 

Le monde est ce qu’il est, c’est-à-dire peu de chose. C’est ce que chacun sait depuis hier grâce au formidable concert que la radio, les journaux et les agences d’information viennent de déclencher au sujet de la bombe atomique. On nous apprend, en effet, au milieu d’une foule de commentaires enthousiastes, que n’importe quelle ville d’importance moyenne peut être totalement rasée par une bombe de la grosseur d’un ballon de football. Des journaux américains, anglais et français se répandent en dissertations élégantes sur l’avenir, le passé, les inventeurs, le coût, la vocation pacifique et les effets guerriers, les conséquences politiques et même le caractère indépendant de la bombe atomique. Nous nous résumerons en une phrase : la civilisation mécanique vient de parvenir à son dernier degré de sauvagerie. Il va falloir choisir dans un avenir plus ou moins proche, entre le suicide collectif ou l’utilisation intelligente des conquêtes scientifiques.
En attendant il est permis de penser qu’il y a quelque indécence à célébrer ainsi une découverte, qui se met d’abord au service de la plus formidable rage de destruction dont l’homme ait fait preuve depuis des siècles. Que dans un monde livré à tous les déchirements de la violence, incapable d’aucun contrôle, indifférent à la justice et au simple bonheur des hommes, la science se consacre au meurtre organisé, personne sans doute, à moins d’idéalisme impénitent, ne songera à s’en étonner.
Ces découvertes doivent être enregistrées, commentées selon ce qu’elles sont, annoncées au monde pour que l’homme ait une juste idée de son destin. Mais entourer ces terribles révélations d’une littérature pittoresque ou humoristique, c’est ce qui n’est pas supportable.
Déjà, on ne respirait pas facilement dans un monde torturé. Voici qu’une angoisse nouvelle nous est proposée, qui a toutes les chances d’être définitive. On offre sans doute à l’humanité sa dernière chance. Et c’est peut-être après tout le prétexte d’une édition spéciale. Mais ce devrait plus sûrement le sujet de quelques réflexions et de beaucoup de silence.
Au reste, il est d’autres raisons d’accueillir avec réserve le roman d’anticipation que les journaux nous proposent. Quand on voit le rédacteur diplomatique de l’agence Reuter annoncer que cette invention rend caducs les traités ou périmées les décisions mêmes de Potsdam, remarquer qu’il est indifférent que les Russes soient à Koenisberg ou la Turquie aux Dardanelles, on ne peut se défendre de supposer à ce beau concert des intentions assez étrangères au désintéressement scientifique.
Qu’on nous entende bien. Si les Japonais capitulent après la destruction d’Hiroshima et par l’effet de l’intimidation, nous nous en réjouirons. Mais nous nous refusons à tirer d’une aussi grave nouvelle autre chose que la décision de plaider plus énergiquement encore en faveur d’une véritable société internationale, où les grandes puissances n’auront pas de droits supérieurs aux petites et aux moyennes nations, où la guerre, fléau devenu définitif par le seul effet de l’intelligence humaine, ne dépendra plus des appétits ou des doctrines de tel ou tel Etat.
Devant les perspectives terrifiantes qui s’ouvrent à l’humanité, nous apercevons encore mieux que la paix est le seul combat qui vaille d’être mené. Ce n’est plus une prière, mais un ordre qui doit monter des peuples vers les gouvernements, l’ordre de choisir définitivement entre l’enfer et la raison.

 

Albert Camus.

Prix Nobel de Littérature en 1957.

 

Commémoration du 71ème anniversaire des bombardements d’Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945.

 

 

Des jeûnes-actions ont été organisés dans plusieurs pays, (Grande Bretagne, Allemagne, Togo, Nigeria, Etats-Unis) et en France à Bordeaux, Dijon, La Hague, l'Île-Longue, Montpellier, Paris, Tours. Cette mobilisation met en lumière le combat pour l’abolition des armes nucléaires et la signature d’un traité d’interdiction des armes nucléaires, ainsi que leur dramatique impact sur la santé et le climat.

Certains membres de l’AMFPGN y ont participé en tant que jeûneurs, et surtout, des médecins se sont chargés de surveiller l’état de santé des jeûneurs, le plus souvent une dizaine, sauf à Paris où ils étaient 45.

À Bordeaux la première journée s’est tenue devant le site du Laser Mégajoule où des recherches sont entreprises pour la modernisation des armes nucléaires. Durant les autres jours, les jeûneurs ont sensibilisé les passants dans divers points de la ville avec des distributions de tracts. Un article a paru dans Rue 89 Bordeaux, des photos et communiqués ont été faits par l’AFP. Une conférence s’est tenue lieu à Bègles avec A.Behar « nucléaire et santé ».

À Dijon, l’action a débuté devant le centre des applications militaires du CEA de Valduc, où un accord Franco-Britannique porte sur un programme de simulation des essais nucléaires. Parmi les actions, citons une conférence de presse, un débat, un concours de dessins et d’origamis, ainsi qu’un stand d’information devant la mairie de Dijon, membre des « maires pour la Paix ».

À l'Île-Longue, sur la presqu'île de Crozon, qui abrite les quatre sous-marins nucléaires lanceurs d'engins (SNLE) de la force de dissuasion française, l’accueil des habitants a été chaleureux, ainsi que celui des touristes. La couverture médiatique a été bonne avec 3 articles dans la presse et un passage à FR 3.

À Paris, dès le 5 août une séance de formation à une action non-violente a été organisée, prévue le lendemain devant le local du parti « Les Républicains ». Le 6 août le « die in » débute avec environ 15 personnes qui collent 15 autocollants (avec logo du trèfle nucléaire et slogan « abolition des armes nucléaires ») et deux des participants marquent à la craie grasse sur les vitres (« Non au financement de l'arme nucléaire, 4 milliards d'euros/an à économiser !!! »). Ils seront arrêtés par les forces de police arrivées très rapidement et retenus durant 28 h 30, puis déférés au parquet et inculpés de dégradations graves. Ils passeront en jugement le 7 novembre à 9 h.

La suite de l’action a eu lieu place de la République, avec concert, danse, lâcher de ballons.

La mairie du 2ème arrondissement soutient activement cette action, et une conférence-débat de F. Boman (nucléaire militaire et santé) ainsi que la projection d’un film « Bons baisers de Mururoa » en présence du réalisateur, Larbi Benchiha, ont eu lieu dans une salle de la mairie. Dominique Lalanne et Patrice Bouveret ont été interviewés sur France Culture et RFI, et un article dans l’Humanité a relaté l’arrestation des deux militants.

Une minute de silence en mémoire aux victimes des bombardements atomiques et des essais nucléaires a été observée durant chacune de ces actions.

 

LA PLACE DE L’AMFPGN :

Au delà de notre présence militante, avec 2 réunions débats (à Paris et Bègles), et notre participation à la journée du 9 Août à Marseille, nous avons rempli notre rôle médical dans le suivi des jeûneurs : à Paris avec la Dr F. DUCLOUX, notre vice présidente, à l'Île-Longue avec la Dr S. DE LA SOUDIÈRE, à DIJON/VALDUC avec le Dr J. ZWAIG, et à Bordeaux/Barp, avec le Dr A.BEHAR. À Cherbourg notre collègue N. MANDAL n’a pas pu assumer ce service pour des raisons de santé.

EN CONCLUSION : Avec notre spécificité, nous avons largement répondu présent pour ce 71 ème anniversaire du génocide d’Hiroshima et Nagasaki, avec un seul objectif, la naissance d’un traité d’interdiction totale de l’arme nucléaire.

 

 

LA RÉMANENCE DE LA RADIOACTIVITÉ ARTIFICIELLE : LA MÉMOIRE DE NOTRE TERRE.

 

A.BEHAR

 

NDLR : Le 26 mai 2015, l’institut de radioprotection et de sureté nucléaire (IRSN) a eu l’heureuse initiative de convoquer une réunion d’échange entre différents représentants d’association concernée, dont l’AMFPGN. Il y a eu 3 rapports, l’un de l’ACRO sur les retombées de Tchernobyl, l’autre de la CRIIRAD sur la contamination radioactive du sol alsacien. Mais c’est surtout à partir du 3ème rapport de l’IRSN fait par GUILLAUME MANIFICAT, que les commentaires suivants furent rédigés : Tous les schémas et figures proviennent de cette présentation.

 

Grâce a l’étude de certains marqueurs représentatifs (strontium 90, américium 241, plutonium 238, 239 et 240, et surtout le CÉSIUM 137), et à l’utilisation comparée des dosages en surface de ces radionucléides, l’IRSN a pu séparer les contaminations particulières de 2 sources majeures de la radioactivité artificielle, c’est à dire : les essais nucléaires et un accident civil : TCHERNOBYL. Par contre l’accident de FUKUSHIMA est trop récent pour une étude exhaustive. La méthode et les résultats sont basés pour l’essentiel sur la détection du césium 137. (Encadré N°1)

 

 

Grâce à un quadrillage minutieusement choisi avec, Sur les 6 zones d’étude 350 échantillons prélevés par l’IRSN dont 70 échantillons de denrées alimentaires, on peut en déduire une vision cartographique des retombées radioactives. Les mesures correspondent toutes à des données surfaciques (Bq. Mètre carré) ou volumiques (Bq.Kg).

Mais quelle est l’origine commune pour tous ces radioéléments, peut on appréhender ensuite leurs différences, y compris avec les sources actuelles de pollution radioactive venant des rejets des centrales (légaux ou accidentels) ? Pour ce faire, Il faut dans un premier temps rappeler l’historique des retombés radioactives, par exemple en France de 1959 à nos jours.

L’idée est la suivante : il faut partir des retombées des essais nucléaires certes inhomogènes, et détecter sur ce fond tout supplément par exemple de césium 137. On peut voir ainsi 2 périodes distinctes : De 1959 à 1985, ce sont les différents essais nucléaires qui expliquent les retombées de césium 137. De 1985 à 2015, alors que les retombées des essais diminuent, ce sont les accidents civils qui dominent, Tchernobyl d’abord, puis Algeciras. et enfin Fukushima. Pourquoi Algeciras en Espagne ? Le 25 mai 1998 à Algeciras en Andalousie une usine métallurgique a incinéré par accident une source de césium 137 et émis un panache radioactif d’environ 1850 milliards de Becquerels.

 

Figure 1

COMMENT L’IRSN ARRIVE A DISTINGUER CE QUI RELÈVE DES ESSAIS ET CE QUI RELEVE DES ACCIDENTS CIVILS ?

 

C’est à partir du cocktail de radionucléides dosés que cela est possible, avec une mention particulière pour la comparaison césium/plutonium.

 

Figure 2

 

Si on s’en tient uniquement aux retombées des essais atomiques, il existe une relation linéaire entre le taux de césium retrouvé et celui du complexe de plutonium 239/240, Dans chaque zone où cette relation linéaire est en défaut, on peut incriminer une autre origine, c’est à dire principalement Tchernobyl (et les autres sources nucléaires civiles en deuxième lieu).

Mais pourquoi l’IRSN utilise, en plus des prélèvements de terre, avec des précautions particulières pour tenir compte de la pénétration des éléments radioactifs dans le sol (l’IRSN prélève des “carottes “ jusqu’à 50 cm de profondeur pour mesurer l’impact des retombées sur la surface terrestre), des végétaux et des produits animaux comme le lait ?

On touche ici un problème crucial, celui du transfert de la radioactivité au monde vivant, végétal et animal et finalement à l’homme. Car dans ce processus il y a à la fois un effet de concentration (comme pour les champignons), mais aussi d’inhomogénéité du taux de radioélément.

De plus, la détection de radioéléments comme le Strontium 90 ou l’Américium est très utile compte tenu de leur radio toxicité importante pour l’homme (il en est de même pour le redoutable plutonium 239/240)

Il est dommage qu’il n’y ait pas eu de dosage du CÉRIUM 144, une terre rare radioactive émettrice exclusive d’électrons et qui se retrouve parfois dans les urines des vétérans des essais nucléaires.

 

QUELS SONT LES PREMIERS RÉSULTATS DE CET IMMENSE TRAVAIL ?

 

48 ans après la cessation de la majorité des essais atomiques atmosphériques, les retombées continuent. Elles sont atténuées mais surtout perceptibles sur les reliefs. La différence est significative entre les plaines avec une abondance de césium 137 autour de 1 000 Bq.m2, et dans les massifs montagneux jusqu’à 15 000 Bq.m2.

La répartition des retombées de Tchernobyl est toute autre (figure 3).

Il s’agit alors d’un découpage est/ouest avec des valeurs très élevées à l’est : jusqu’à 40 000 Bq.m2, et moins de 1 000 Bq.m2 en Bretagne !

 

Figure 3

QUELLES LECONS POUR L’AMFPGN ?
 

Parce que notre maître mot est la prévention nous avons agit dans le passé, avec toute l’IPPNW pour un arrêt définitif des essais atomiques. Car les retombées radioactives en particulier dans l’hémisphère nord représentaient en tant que telles un danger pour l’homme. Ce qui a décidé les 2 superpuissances de suspendre les essais atmosphériques, c’est l’augmentation considérable des retombées de strontium 90 à NEW YORK, avec une augmentation significative des ostéo sarcomes de l’enfant coïncidant avec la même augmentation de césium 137 à Copenhague. Avec la communauté internationale, nous avons obtenu un traité d’interdiction définitif des essais. La diminution progressive des retombées des radionucléides éjectés des essais nous conforte dans cette voie préventive. Mais les taux actuels, même s’ils sont mesurés dans les massifs montagneux, nous rappellent que ce n’est pas fini, la terre se souvient encore de cette agression, et nous incitent à continuer le combat pour l’élimination totale des armes nucléaires.

Le magnifique travail de l’IRSN nous rappelle aussi un autre devoir pour nous, c’est à dire la prévention des maladies radio induites. Car les végétaux d’abord, comme l’herbe, les champignons ou les algues, les animaux ensuite avec la viande, le lait et les fromages, sont une des bases de la contamination radioactive et donc des maladies radio induites. Les sources ici sont aussi bien militaires que civiles, et notre action englobe la totalité de ce champ en tant que risque pour les humains.

Enfin, la rémanence de la radioactivité artificielle confirme les effets à longue distance des explosions atomiques programmées ou accidentelles, et donc d’origine militaire ou civile. Cela fait partie des conséquences humanitaires des activités nucléaires pour l’humanité toute entière, d’où nos actions dans le cadre de la campagne ICAN. Merci encore pour le remarquable exposé de Mr MANIFICAT, de l’IRSN.

 

BIBLIOGRAPHIE

  1. Manificat Guillaume ; Le constat de la rémanence de la radioactivité d’origine artificielle, IRSN, 2015

  2. Galle Pierre ; TOXICIQUES NUCLÉAIRES, Edition MASSON, 1998

  3. CRIIRAD, contamination radioactive des sols alsaciens, LE DNIEPR, 72, avril 2015-07-30

  4. Bernolin Antoine, Tchernobyl 30 ans après, une cartographie citoyenne, ACRO, 2015

 

 

EDITORIAL. Octobre 2016.

On voit la paille dans l’œil du voisin mais pas la poutre dans le sien. » (Proverbe chinois)

 

Dr F. DUCLOUX

    

                    La France est en « guerre » contre les terroristes qui nous menacent. Quel intérêt des armes nucléaires dans ce « conflit »? Dissuasion ? ?? D’ailleurs on  admet que celle-ci est fondée sur une stratégie de non-emploi, mais" l’emploi de  la menace comporte la menace de l’emploi", comme le dit J-M Muller (fondateur du MAN) (1), entraînant la mort de milliers de morts civils pris en « otages » , s’apparentant à un « vaste attentat terroriste » L’auteur parle de "terrorisme d’état » (La population et leurs représentants au parlement n’ayant jamais été interrogés sur le sujet). La résolution de l’ONU du 24 novembre 1961 parlait  déjà de « crime contre l’humanité et la civilisation » pour qualifier l’emploi des armes nucléaires.

 

                Les terroristes ne respectent aucune loi de la guerre? Les pays nucléarisés respectent-ils l’article 6 du TNP en menant à bien les négociations de désarmement avec un calendrier précis ? (Puisqu’on exige des pays non dotés de l’arme nucléaire  qu’ils y renoncent immédiatement et définitivement).

 

                Si leur inutilité est avérée pour faire face aux nouvelles menaces, s’agirait-il d’une question de prestige et de pouvoir ? (Avec le risque d’alimenter les frustrations et l’incitation des autres pays à s’en doter et devenir «hors-la-loi » !) Comme a déclaré l’ex-haute  représentante des Nations unies pour le désarmement Madame Angela Kane: « Combien d’états se targuent aujourd’hui d’être dotés d’armes biologiques ou d’armes chimiques? Qui défend la légitimité du libre usage de la peste bubonique ou de la polio en tant qu’armes d’attaque ou de défense? Qui parle du parapluie de l’arme biochimique? » (2)

 

                Quand au budget consacré à l’entretien des armes existantes et la recherche de leur modernisation, ne paraît-il pas narguer celui  d’autres domaines concernés par la résolution de problèmes urgents menaçant la sécurité de la planète? Dans notre pays, nous assistons  aux restrictions dans l’éducation (11% d’illettrés !),  la culture, la justice et chaque proposition d’action préventive se voit accompagnée du commentaire: « c’est un problème de moyen »!

 

               Citant son père, notre jeune prix Nobel de la paix Malala nous dit que si leurs politiciens n’avaient pas dépensé autant d’argent pour la bombe, il y en aurait peut-être assez pour les écoles ! Lors de sa rencontre avec Barack Obama, elle lui a dit qu’au lieu de chercher à éradiquer le terrorisme par la guerre, il ferait mieux de recourir à l’instruction (3). Au passage, on remarquera qu’à part quelques exceptions, les pays qui ne sont pas en guerre sont ceux où les femmes se sont émancipées. Que vont devenir les milliers d’enfants « déplacés », « réfugiés », privés d’éducation?

                      Plus loin, notre héroïne pakistanaise nous explique que dans son pays : « Les travailleurs manuels ne bénéficiaient d’aucune reconnaissance, et c’est pourquoi un si grand nombre d’entre eux rejoignirent les talibans pour obtenir enfin statut et pouvoir » (4).

 

                   Le véritable objectif de la " sécurité nationale" ne serait-il pas  de protéger la dignité de la vie de chacun et que personne ne soit laissé en arrière et tenté par la violence (contre soi et/ou les autres) ?

 

             Le sommet international de la jeunesse pour l’abolition des armes nucléaires (Hiroshima, août 2015) s’est terminé par la déclaration débutant par: « Les armes nucléaires sont un symbole d’une époque révolue; un symbole qui représente une menace imminente par rapport à notre réalité actuelle et qui n’a pas sa place dans l’avenir que nous créons » (5)

      

           Nous attendons que les discours  (voir le texte de Barak Obama au Japon)  se transforment en actes pour sortir concrètement de la « logique de peur » et que nous n’ayons jamais à étudier l’épi-génétique liée à « la mort tombée du ciel ».

 

 

(1) Jean-Marie MULLER « Les Français peuvent-ils vouloir renoncer à l’arme nucléaire? p 9

(2) Angela Kane, « Disarmement » : The Balance Sheet 2014

(3) Malala YOUSAFZAI «  moi, Malala, je lutte pour l’éducation et je résiste aux talibans »

p 17

(4) Ibid p 200 (5) International Youth Summit for Nuclear Abolition, Generation of Change : A Youth Pledge

 

 

A PROPOS DU RETRAIT DES ARMES NUCLÉAIRES TACTIQUES EN EUROPE.

 

Septembre 2011.
par SUSI SNYDER, WILBERT VAN DER ZEIJDEN, PAX CHRISTI HOLLANDE

(Ce que les membres de l'OTAN disent sur ce sujet)

 

(Traduction de la rédaction).

L'impensable est devenu réalité, aujourd'hui la majorité des pays membres de l'OTAN sont favorables à un retrait total des armes nucléaires tactiques (ANT) américaines en Europe. Pour comprendre cette formidable évolution, il convient de rappeler en guise d'introduction, les étapes successives du mouvement mondial vers "un monde délivré des armes nucléaires":

- Janvier 2007, Henri Kissinger et ses collègues proposent comme objectif auUSA l'élimination totale des armes nucléaires, C'est le "global zéro", qui concerne aussi l'OTAN.

- Octobre 2008, Ban Ki Moon, secrétaire général de l'ONU, propose un plan en cinq points:

• Activer toutes les parties du traité de non-prolifération

• Apporter des garanties pour les états non nucléaires

• Renforcer et mettre en route les accords de désarmement entre états nucléaires

• Aller vers une grande transparence des états nucléaires

• Prendre des mesures complémentaires contre les armes de destruction massive.

- Avril 2009, Le discours historique du président OBAMA à Prague adopte la vision de global zéro, "pour un monde sans armes nucléaires" et propose comme premier pas le traité avec la Russie, tout en indiquant que le chemin sera long.

 

- Septembre 2009, au sommet des 5 nations du conseil de sécurité, adoption à l'unanimité de la résolution UNSC 1887, qui donne pour le monde entier le même objectif qu'Obama fixait pour les USA, "un monde sans armes nucléaires". En réponse les états signataires de la convention pour l'élimination des armes nucléaires, proposent le calendrier inclus dans la convention, comme traduction effective.

- Mai 2010, à la conférence de révision pour le TNP, l'Allemagne le 3 mai propose "une réduction significative des armes nucléaires, y compris les ANT " avec pour la première fois, l'exigence du retrait des ANT de l'OTAN.

- Octobre 2010, à l'occasion de la ratification de "START III", OBAMA propose une autre conférence avec les russes pour réduire le nombre des armes stratégiques et les ANT.

- Décembre 2010, le "NATO strategic concept" accepte l'objectif de global zéro, mais insiste sur la très longue durée du processus, et donc réaffirme en attendant "la base nucléaire de l'alliance atlantique" mais n'en fait plus "un enjeu vital"

- 2011, malgré l'opposition farouche de la France, soutenue par la Hongrie et la Lituanie, le débat pour le retrait des ANT d'Europe est lancé.

C'est dans ce contexte que nous avons interrogé patiemment et un à un tous les responsables des pays membres de l'OTAN, pour retraduire sans censure leur point de vue et pour essayer de comprendre les motivations des uns et des autres. Voici le résultat de nos démarches.

 

LE POINT DE VUE DES PAYS PARTISANS DU RETRAIT DES ANT. Figure 1

 

Armes Tactiques

 

Les partisans du retrait des ANT peuvent être regroupés dans un consensus instable de 14 pays clairement favorable au retrait. 10 autres pays dont la GRANDE BRETAGNE et les USA, n'ont pas d'objection à ce retrait, et un (l'Albanie), n'a pas d'opinion. Rappelons ici que seuls trois pays s'y opposent, France, Hongrie et Lituanie. Ce consensus mou s'articule autour de 6 idées:

1) LE ROLE DE L'EUROPE AU TRAVERS DE L'OTAN. Pour les 14 pays, l'Europe doit jouer un rôle dans l'élimination des armes nucléaires, et le retrait des ANT peut être un signal fort dans les négociations mondiales du désarmement.

2) LES ANT SONT REDONDANTES POUR LES UNS, OBSOLÈTES POUR LES AUTRES. L'objectif de stopper les armées conventionnelles soviétiques en utilisant les ANT en Allemagne de l'est et faire un rideau nucléaire pour bloquer l'avance des blindés russes, est sans signification aujourd'hui. Le parapluie atomique américain suffit pour les uns (d'où le concept de "redondance"), l'utilisation des ANT par bombardement aérien à l'heure des missiles est obsolète pour les autres. Pour les deux points de vue, la base de l'OTAN d'AVIANO en Italie, n'est qu'une survivance du passé.

3) LES ANT, BON SUJET D'ÉCHANGE AVEC LES RUSSES. Rappelons d'abord que la Russie a retiré il y a longtemps toutes les ANT disséminées dans les pays de l'est. Si l'OTAN suit cet exemple, il deviendra possible de demander aux russes, non plus le regroupement actuel de leur ANT sur leur territoire, mais le démantèlement de celles-ci.

4) LES ANT SONT UN FARDEAU QUI COUTE CHER. De plus leur modernisation et leur renouvellement n'a aucun sens puisque la technique est dépassée.

5) Les pays de l'est ont adhéré d'abord à l'OTAN uniquement pour avoir la "protection" des USA. Or, la présence des ANT sont un alibi pour les américains pour se désengager de l'Europe. De plus, le théâtre d'opération situé en Allemagne pourrait être la Pologne ou les Etats Baltes, ce qui n'est pas réjouissant pour certains.

6) LES BASES ACTUELLES DE L'OTAN NE SONT PAS SÉCURISÉES. La preuve, en avril 2010, des activistes belges sont entrés dans une base de l'OTAN, ils ont déambulé sans contraintes parmi les ANT, et ils l'ont prouvé par des vidéos. Cette absence de sécurité est durement ressentie par les pays qui hébergent ces bases.

Il faut indiquer enfin que les rebelles aux ANT ne représentent pas la vieille Europe face à la nouvelle (Allemagne et Pologne sont sur la même position). Il ne s'agit pas non plus des riverains de la Russie versus les pays lointains, L'Estonie, la Lettonie, la Norvège comme la Pologne sont pour le retrait, seule la Lituanie est contre), le clivage est donc uniquement idéologique.
 

POURQUOI TROIS PAYS SONT POUR LE STATUT QUO ET REFUSE LE RETRAIT DES ANT ?

 

Les explications peuvent être regroupées en 3 points principaux:

1) LA RECHERCHE D'UNE RÉCIPROCITÉ RUSSE. Rappelons ici qu'elle est très difficile à réclamer puisque la Russie a effectivement retiré la totalité de ses ANT des pays de l'est, alors que les USA ont maintenu les leurs à l'ouest, sous couvert de l'OTAN. C'est pourtant sur ce terrain que se situe par exemple, la Lituanie: Elle exige le démantèlement des ANT regroupées en Russie avant le simple retrait des ANT de l'OTAN vers les USA. Ce pays est isolé sur cette exigence, mais 17 pays sur 28 pensent possible un geste des russes en échange du retrait.

2) CONTRE "UN COUP DE CANIF" DANS L'ASSURANCE NUCLÉAIRE. C'est notamment le point de vue de la Hongrie (qui rejoint ainsi la France), car selon ce pays, tout geste, même mineur, comme le simple regroupement des ANT en Europe, est une remise en cause du parapluie atomique américain. Cette position n'est pas reprise par les autres membres de l'OTAN

3) LE PROBLÈME MAJEUR: LE REFUS CATÉGORIQUE DE LA FRANCE A TOUTE VELLÉITÉ DE RETRAIT DES ANT. La complication, et donc la difficulté principale, tient à la non participation de la France au "nuclear planning group" des 27 pays, pour cause "d'indépendance de sa force stratégique. Le seul lieu où la France exerce son veto est le haut commandement de l'OTAN, qui n'agit que par consensus. Pour 10 pays, l'intransigeance de la France est le seul obstacle réel au retrait des ANT. Dans les faits, c'est sur le contenu même de la vision d'un monde sans armes nucléaires que le président SARKOZY est le plus opposé. Contrairement au président OBAMA, il pense que l'étape actuelle n'est pas le désarmement atomique mais uniquement, au pire, l'époque pour en créer les conditions. Figure 2. Résultats:

- La France est contre le système de défense antimissile, en tout cas en Europe

- La France bloque toute intrusion dans le langage de l'OTAN du mot "désarmement nucléaire"

- La France est fermement opposée, comme la Hongrie, à toute remise en cause d'une *clause même marginale, du "contrat d'assurance atomique pour la sécurité collective". Même si la France reconnaît que les ANT sont une toute petite part du problème, le dogme de la dissuasion ne supporte aucune exception, il faut donc par tous les moyens résister à la pression de l'opinion publique dans les pays hôtes comme l'Allemagne. En clair, hors des armes nucléaires, point de salut en Europe. Même si techniquement la commission ad hoc de l'OTAN, peut décider le retrait, puisque la France n'y siège pas, la recherche d'un consensus et donc d'une unanimité, est la seule stratégie des autres pays. Car le dogme de la "cohésion de l'alliance" est partagé par tous.
 

LE STATUT QUO PEUT-IL ÊTRE ROMPU SANS CHANGEMENT POLITIQUE?
 

Au nom de IKV PAX CHRISTI HOLLANDE, nous proposons un scénario pratique en 3 actes pour un consensus en faveur du retrait des ANT.

ACTE I: La commission "nuclear planning group" (NPG) , donc en dehors de la France, mandate les USA pour de nouvelles discussions avec La RUSSIE sur un retrait complet des ANT d'Europe en demandant en retour un engagement pour une stratégie de défense et de désarmement atomique global, incluant l'OTAN. Ceci inclus une demande de transparence sur l'emplacement et l'état actuel des ANT en Russie, afin de rassurer les pays membres inquiets.

ACTE II: TOUS les ministres de la défense des nations représentées au sein de l'OTAN devront proposer une alternative crédible et acceptable par tous pour remplacer le déploiement des ANT. Cette proposition unanime prendrait place dans la future "revue des postures de l'OTAN sur la défense et la dissuasion". Cette fois-ci, la France sera partie prenante et pourra inclure positivement son point de vue sur cette question. Ceci est une réponse à l'objection française contre: le retrait des ANT, sans aucune proposition de nouvelle alternative de "sécurité".

ACTE III: Compte tenu de ce consensus, la commission "NPG" pourra rassurer la France sur ses capacités nucléaires indépendantes, qui resteront inchangées après le retrait des ANT.
 

CONCLUSION:

 

Le retrait des ANT doit être un acte concret de désarmement atomique et surtout un pas de plus dans la construction difficile de la confiance entre la Russie et l'Europe. L'OTAN jouerait ainsi un rôle inhabituel dans l'esprit du TNP, et serait partie prenante de la directive du conseil de sécurité pour un monde sans armes nucléaires. Ce serait un petit pas sur cette voie, mais il pourrait contribuer à un nouveau climat de sécurité mutuelle, au travers de ce simple ajustement à la réalité nouvelle du 21ème siècle.

{NDLR: Grâce à nos deux amis de PAX CHRISTI, nous pouvons mieux comprendre ce que l'intégration de la France dans le haut commandement de l'OTAN, entraîne comme nuisance pour les peuples d'Europe. Nous ne pensons pas que la politique actuelle de notre gouvernement puisse changer malgré les offres alléchantes décrites dans cet article. Il faudra bien imposer comme enjeu de la prochaine présidentielle un abandon définitif de l'obsession anti- désarmement nucléaire prônée sur tous les terrains par le pouvoir actuel. Cela regarde au premier chef nos concitoyens; mais il est du devoir de l'AMFPGN de tout faire pour les informer et les éclairer sur ce point. C'est tout le travail qui nous attend avec la coalition ICAN}.

 

GLOSSAIRE

 

- ARMES NUCLÉAIRES TACTIQUES: ou armes sub ou non stratégiques. Il s'agit de bombes nucléaires à gravitation USB61, utilisables localement, donc obligatoirement sur le territoire européen. Dans les traités "START" entre la Russie et les USA, Les ANT ne sont pas inclus.

- QUELLE DIFFERENCE ENTRE "POSTURE" ET "POLITIQUE"? La "politique" de l'OTAN requiert l'unanimité de ses  28 membres. Le consensus relève de la conception stratégique d'un "parapluie nucléaire" partagé, comme dissuasion. La "posture", est l'interprétation variable liée à l'application de cette politique. Dans ce cas, les 27 pays concernés suffisent pour l'établir au cours du temps

- QUE VEUT DIRE "RETRAIT"? Le scénario est simple, il s'agit de faire comme la Russie qui a retiré ses armes tactiques de l'Europe de l'est et regroupé les ANT sur son territoire. Dans ce cas, c'est du renvoi aux USA qu'il s'agit. Un regroupement sur le sol européen ne serait pas un retrait.

- REDONDANT, ce dit de tous ce qui se trouve en excès, et donc non nécessaire

- OBSOLÈTE, dépassé par les techniques actuelles, et donc inutilisable.